Filariose lymphatique
Maladie due à des vers parasites (filaires) qui vivent dans les vaisseaux lymphatiques et sont transmis par des moustiques. Souvent silencieuse pendant des années, elle peut provoquer des gonflements chroniques des jambes, des bras ou des organes génitaux (éléphantiasis, hydrocèle). Le traitement repose sur des campagnes de traitement de masse, et les séquelles se prennent en charge par des soins de la peau, de l'hygiène et la chirurgie de l'hydrocèle.
Autres noms : Éléphantiasis filarien, Filariose de Bancroft, Filariose à Wuchereria bancrofti. En anglais : Lymphatic filariasis, Bancroftian filariasis. CIM-10 : B74. Système : Maladies infectieuses et parasitaires.
Définition
La filariose lymphatique est une maladie parasitaire provoquée par des vers filaires. Les vers adultes se logent dans les vaisseaux lymphatiques, dont ils altèrent le fonctionnement, et produisent des larves immatures, les microfilaires, qui circulent dans le sang [1].
L'infection est le plus souvent contractée dans l'enfance et provoque d'abord des lésions du système lymphatique que l'on ne voit pas. Plus tard, elle peut entraîner un gonflement chronique des membres (lymphœdème, éléphantiasis) ou des organes génitaux (hydrocèle) [1].
L'infection peut rester sans aucun symptôme, se manifester par des épisodes aigus ou devenir chronique [1]. Les séquelles chroniques et l'infection active sont deux choses différentes : une personne peut garder un gonflement alors que le parasite a disparu de son sang [1,10].
Causes et mécanisme
La maladie est due à des nématodes (vers ronds) de la famille des filaires : Wuchereria bancrofti, Brugia malayi et Brugia timori [1,2]. W. bancrofti est l'espèce en cause dans l'étude conduite en République du Congo [6].
Les vers adultes vivent environ six à huit ans dans les vaisseaux lymphatiques et produisent, au cours de leur vie, des millions de microfilaires qui passent dans le sang [1]. Chez W. bancrofti et Brugia, les microfilaires présentent une périodicité nocturne : elles sont plus nombreuses dans le sang périphérique la nuit [2].
Le gonflement chronique résulte de l'altération du système lymphatique par les vers adultes ; les épisodes aigus d'inflammation de la peau, des ganglions et des vaisseaux lymphatiques sont souvent dus à une surinfection bactérienne de la peau [1].
Transmission et facteurs de risque
La filariose lymphatique se transmet par des moustiques (des genres Culex, Anopheles et Aedes, selon les régions). Un moustique qui pique une personne infectée ingère des microfilaires, qui se transforment en larves infestantes ; il les dépose ensuite sur la peau d'une autre personne lors d'une piqûre [1,2].
Les larves pénètrent par la plaie de piqûre et deviennent adultes dans les vaisseaux lymphatiques [2].
L'infection est généralement acquise dans l'enfance, après de nombreuses piqûres en zone d'endémie [1].
Épidémiologie
Monde. Plus de 657 millions de personnes dans 39 pays sont exposées au risque de filariose lymphatique et ont besoin d'une chimioprévention. En 2018, 51 millions de personnes étaient infectées, soit 74 % de moins que lors du lancement du Programme mondial d'élimination en 2000 [1].
Selon les estimations initiales établies pour le monde, 25 millions d'hommes avaient une hydrocèle et plus de 15 millions de personnes un lymphœdème [1]. La maladie est considérée comme éliminée en tant que problème de santé publique dans 21 pays et territoires, dont le Malawi et le Togo en Afrique [1].
République du Congo. Une revue systématique publiée en 2022 range la filariose lymphatique parmi les maladies tropicales négligées endémiques dans le pays ; les cas, établis sur l'antigénémie ou la microfilarémie de W. bancrofti, y deviennent rares et très localisés [7].
Dans une étude communautaire congolaise évaluant un traitement par albendazole seul, l'antigénémie était de 17,3 % au départ et de 16,6 % douze mois plus tard, et la microfilarémie de 5,3 % puis de 4,2 % [6]. Ces chiffres décrivent une communauté particulière avant un programme d'intervention : ils ne représentent pas la situation actuelle de tout le pays.
Pays voisin. En République démocratique du Congo, une analyse nationale des données de routine de 2018 à 2024 a dénombré 8 471 cas d'hydrocèle et 5 310 cas de lymphœdème liés à la filariose lymphatique [10].
Signes cliniques
La filariose lymphatique prend trois visages : l'infection sans symptôme, les épisodes aigus et les atteintes chroniques [1].
- Infection silencieuse : la plupart des personnes infectées ne ressentent rien, alors que leur système lymphatique est déjà abîmé [1].
- Épisodes aigus : poussées d'inflammation localisée de la peau, des ganglions et des vaisseaux lymphatiques, souvent dues à une surinfection bactérienne de la peau [1].
- Lymphœdème et éléphantiasis : gonflement des tissus, épaississement de la peau et des tissus, surtout aux membres [1].
- Hydrocèle : gonflement du scrotum chez l'homme [1].
- Autres atteintes chroniques : seins et organes génitaux [1].
Dans une cartographie de 24 districts d'Éthiopie portant sur près de 1,2 million de personnes, 96,3 % des cas de filariose identifiés avaient un lymphœdème des membres et 3,7 % une hydrocèle [11].
Signes de gravité
Les formes chroniques ne mettent pas toujours la vie en danger, mais elles sont très invalidantes : elles réduisent la qualité de vie et exposent à d'autres infections [10].
Les poussées aiguës sont fréquentes chez les personnes qui ont un lymphœdème. En Éthiopie, 73,4 % des personnes dont l'information était recueillie disaient avoir eu au moins une poussée dans les six derniers mois, et cette proportion augmentait avec la sévérité du lymphœdème de la jambe (64 % pour les formes légères, 68 % pour les formes modérées, 70 % pour les formes sévères) [11].
Une poussée d'inflammation de la peau ou des ganglions chez une personne atteinte de lymphœdème est souvent due à une surinfection bactérienne de la peau : il faut consulter rapidement un centre de santé [1,11].
Diagnostic
Diagnostic clinique
Le diagnostic évoque la maladie devant un lymphœdème chronique d'un membre, une hydrocèle ou des poussées inflammatoires répétées chez une personne vivant ou ayant vécu en zone d'endémie [1].
Le gonflement chronique et l'infection active ne vont pas toujours ensemble. Dans les régions où la transmission a été interrompue, des personnes gardent des séquelles alors que les examens parasitaires sont négatifs : l'examen clinique reste donc indispensable [1,10].
Devant un lymphœdème, il faut aussi chercher une autre cause avant de conclure à une filariose (voir le diagnostic différentiel) [9].
Examens biologiques
Recherche des microfilaires dans le sang : on les identifie sur un frottis ou une goutte épaisse colorés au Giemsa, ce qui permet de distinguer l'espèce [2]. Pour augmenter la sensibilité, on peut concentrer les microfilaires (technique de Knott ou filtration sur membrane) [2].
Heure du prélèvement : à cause de leur périodicité nocturne, les microfilaires de W. bancrofti se recherchent au mieux dans un sang prélevé la nuit [2]. Dans les études, les personnes dont le test antigénique est positif ont aussi une recherche de microfilaires sur sang prélevé la nuit [8,9].
Antigène circulant : un test immunologique détecte des antigènes du ver dans un sang prélevé à n'importe quelle heure du jour, ce qui évite la contrainte du prélèvement nocturne [2].
Biologie moléculaire : la recherche d'ADN de W. bancrofti par PCR en temps réel (qPCR) sur sang de nuit a servi, dans des études camerounaises, à confirmer ou écarter l'infection [8,9].
Biopsie : des vers adultes peuvent aussi être identifiés dans un prélèvement de tissu lymphatique [2].
Tests de diagnostic rapide
Un test de diagnostic rapide en bandelette détecte l'antigène circulant de W. bancrofti dans une goutte de sang prélevée de jour ou de nuit (Filariasis Test Strip, FTS) [2,8].
- Limite importante en Afrique centrale : chez les personnes qui ont de très grandes quantités de microfilaires de Loa loa dans le sang, le test antigénique peut être positif sans infection par W. bancrofti. Au Cameroun, 22,2 % des personnes dépassant 8 000 microfilaires de Loa loa par millilitre avaient un FTS positif, contre 0,4 % de celles en dessous de ce seuil [8].
- Dans cette étude, aucune des personnes à FTS positif n'avait de microfilaires de W. bancrofti ni d'ADN de ce ver : un résultat positif doit donc être interprété avec la charge en Loa loa du même sujet [8].
Diagnostic différentiel
Un gonflement des jambes n'est pas toujours dû à la filariose lymphatique. Les études de terrain l'établissent par exclusion : examen clinique, test antigénique, recherche de microfilaires sur sang de nuit et PCR [9].
| Maladie à évoquer | Éléments à connaître |
|---|---|
| Podoconiose (éléphantiasis non filarien) | Gonflement important du bas de la jambe qui n'est pas dû à un ver ; elle est reconnue comme maladie tropicale négligée. Au Cameroun, sur 83 personnes avec un lymphœdème, aucune n'avait de microfilaires de W. bancrofti dans le sang de nuit [9]. |
| Loase et autres filaires du sang (voir la fiche Loase) | Peuvent donner un test antigénique faussement positif pour la filariose lymphatique ; parmi deux personnes à test positif avec lymphœdème au Cameroun, l'une avait des microfilaires de Loa loa et l'autre de l'ADN d'une autre filaire, Mansonella perstans [9]. |
| Autres causes de lymphœdème ou de gonflement du scrotum | Quand les examens parasitaires sont négatifs, le gonflement reste à expliquer : l'évaluation clinique cherche d'autres causes avant de poser le diagnostic [9,1]. |
L'onchocercose est une autre filariose, souvent présente dans les mêmes régions, mais elle ne se traite pas avec les mêmes précautions : la présence de l'une ou de l'autre change le choix du traitement de masse [1,3].
Évolution, complications et pronostic
La maladie évolue lentement. Les vers adultes vivent six à huit ans, et les lésions du système lymphatique, invisibles au début, peuvent aboutir des années plus tard à un lymphœdème ou à une hydrocèle [1].
Même quand la transmission est interrompue, des personnes gardent leurs séquelles et ont besoin de soins : les morbidités persistent, y compris dans les provinces qui ont atteint ou approchent l'interruption de la transmission [10].
La prise en charge des séquelles (soins de la peau, traitement des poussées, chirurgie de l'hydrocèle) vise à soulager et à prévenir l'invalidité [1,10].
L'infection elle-même régresse sous traitement : la microfilarémie diminue, et à l'échelle d'une communauté la transmission peut être interrompue par des campagnes répétées [4,5]. Les programmes visent l'élimination en tant que problème de santé publique d'ici 2030 [5].
Traitement
Traitement de l'infection : traitement de masse. La stratégie recommandée est la chimioprévention : une fois par an, toute la population à risque d'une zone d'endémie reçoit un traitement, qu'elle soit infectée ou non [1].
Le schéma dépend des autres filarioses présentes dans la région [1] :
- Zones où la [[d:loase|loase]] est présente : l'albendazole seul, deux fois par an, car l'ivermectine expose à des effets indésirables graves chez les personnes ayant beaucoup de microfilaires de Loa loa [1,6].
- Pays où l'[[d:onchocercose|onchocercose]] est présente : l'ivermectine associée à l'albendazole [1].
- Pays sans onchocercose : la diéthylcarbamazine (DEC) associée à l'albendazole [1].
- Pays sans onchocercose et remplissant d'autres conditions : la trithérapie « IDA » (ivermectine, diéthylcarbamazine, albendazole) [1]. L'OMS l'a retenue pour les pays où ni l'onchocercose ni la loase ne sont présentes [3].
Ce que disent les études. Dans un essai de traitement de masse en Papouasie-Nouvelle-Guinée, la trithérapie IDA a fait baisser la proportion de personnes ayant des microfilaires de 4,4 % à 0,4 % en douze mois, contre 4,3 % à 1,5 % avec la bithérapie DEC-albendazole [4]. Au Kenya, la trithérapie a été bien tolérée, avec des effets indésirables légers à modérés et passagers (nausées, diarrhée, douleurs abdominales, maux de tête) [5]. Une association moxidectine plus albendazole s'est montrée supérieure à ivermectine plus albendazole pour l'Afrique dans des essais récents [3].
En République du Congo. Dans une étude communautaire, deux traitements par an par albendazole seul n'ont pas réduit significativement l'antigénémie ni la microfilarémie en douze mois ; la densité moyenne de microfilaires chez les personnes infectées a baissé de 60 % [6]. Des essais ont montré par ailleurs qu'un traitement semestriel par albendazole seul peut permettre l'élimination dans les zones où l'ivermectine ne peut pas être utilisée en toute sécurité [3].
Prise en charge des séquelles. Elle fait partie intégrante de la lutte contre la maladie [1] :
- Lymphœdème : hygiène et soins de la peau, exercices et surélévation du membre atteint, soins à poursuivre toute la vie [1].
- Poussées aiguës : traitement des épisodes d'inflammation (adénolymphangite) et de l'infection de la peau [1].
- Hydrocèle : traitement chirurgical [1].
- L'ensemble de ces soins est appelé « paquet essentiel de soins » ; en RDC, seuls 23,8 % des hydrocèles ont été opérées et 16,5 % des personnes avec lymphœdème ont reçu ce paquet entre 2018 et 2024 [10].
Médicaments de la base cités dans cette fiche
Prévention
Traitement de masse répété : en traitant chaque année toute la population à risque pendant plusieurs années, les programmes font baisser le nombre de microfilaires dans le sang et la transmission aux moustiques [1,4]. Le Programme mondial d'élimination a été lancé en 2000 [1].
Lutte contre les moustiques : moustiquaires imprégnées d'insecticide, pulvérisation d'insecticide à effet rémanent dans les habitations et protection individuelle contre les piqûres [1].
Prévenir l'invalidité : soins de la peau et exercices pour les personnes qui ont un lymphœdème, et chirurgie de l'hydrocèle, pour limiter les poussées et les séquelles [1,10].
Participer aux campagnes : un traitement de masse ne protège que si les comprimés sont avalés. La participation de la population est donc décisive [3].
Quand consulter en urgence
Allez au centre de santé si vous avez un gonflement qui dure d'une jambe, d'un bras, du sein ou des organes génitaux, ou une grosseur des bourses (hydrocèle), surtout si vous vivez ou avez vécu dans une région où la maladie est présente [1].
Consultez rapidement si une jambe, un bras ou une zone génitale déjà gonflés connaissent une nouvelle poussée d'inflammation : il peut s'agir d'une infection de la peau qu'il faut traiter vite [1,11].
Les personnes qui ont déjà un lymphœdème peuvent beaucoup améliorer leur situation avec des soins simples et réguliers : lavage soigneux, soins de la peau, exercices et surélévation du membre. Un agent de santé peut vous montrer ces gestes [1,10].
Lors des campagnes de traitement de masse, prenez les comprimés qui vous sont proposés, même si vous vous sentez en bonne santé : l'infection est souvent sans symptôme [1].
L'hydrocèle se traite par une opération ; demandez conseil au centre de santé pour savoir où elle est proposée [1,10].
Maladies associées
Sources et mise à jour
- OMS · Organisation mondiale de la Santé. Filariose lymphatique (aide-mémoire). 2024. Version du 21 novembre 2024.
- Référence professionnelle · Centers for Disease Control and Prevention (CDC). DPDx : Lymphatic Filariasis. 2019. Page mise à jour le 30 août 2019.
- Revue à comité de lecture · Fischer PU, King CL, Budge PJ, Weil GJ. The Death to Onchocerciasis and Lymphatic Filariasis (DOLF) project: Accomplishments and ongoing research. PLoS Negl Trop Dis. 2026;20(2):e0013953. 2026.
- Revue à comité de lecture · Laman M, Tavul L, Karl S, et al. Mass drug administration of ivermectin, diethylcarbamazine, plus albendazole compared with diethylcarbamazine plus albendazole for reduction of lymphatic filariasis endemicity in Papua New Guinea: a cluster-randomised trial. Lancet Infect Dis. 2022;22(8):1200-1209. 2022.
- Revue à comité de lecture · Khaemba C, Njenga SM, Omondi WP, et al. Safety and effectiveness of triple-drug therapy with ivermectin, diethylcarbamazine, and albendazole in reducing lymphatic filariasis prevalence and clearing circulating filarial antigens in Mombasa, Kenya. Infect Dis Poverty. 2025;14(1):11. 2025.
- Revue à comité de lecture · Pion SDS, Chesnais CB, Bopda J, et al. The impact of two semiannual treatments with albendazole alone on lymphatic filariasis and soil-transmitted helminth infections: a community-based study in the Republic of Congo. Am J Trop Med Hyg. 2015;92(5):959-966. 2015.
- Revue à comité de lecture · Ngatse JA, Ndziessi G, Missamou F, et al. Historical overview and geographical distribution of neglected tropical diseases amenable to preventive chemotherapy in the Republic of the Congo: a systematic review. PLoS Negl Trop Dis. 2022;16(7):e0010560. 2022.
- Revue à comité de lecture · Wanji S, Esum ME, Njouendou AJ, et al. Mapping of lymphatic filariasis in loiasis areas: a new strategy shows no evidence for Wuchereria bancrofti endemicity in Cameroon. PLoS Negl Trop Dis. 2019;13(3):e0007192. 2019.
- Revue à comité de lecture · Deribe K, Beng AA, Cano J, et al. Mapping the geographical distribution of podoconiosis in Cameroon using parasitological, serological, and clinical evidence to exclude other causes of lymphedema. PLoS Negl Trop Dis. 2018;12(1):e0006126. 2018.
- Revue à comité de lecture · Makenga Bof JC, Muteba D. Geographical disparities and programmatic determinants of hydrocele surgery and lymphoedema management coverage for lymphatic filariasis in the Democratic Republic of the Congo, 2018-2024: a national analysis of routine programme data. PLoS Negl Trop Dis. 2026;20(6):e0014406. 2026.
- Revue à comité de lecture · Bisrat H, Hailekiros F, Mitiku M, et al. Mapping lymphatic filariasis morbidities in 24 endemic districts of Ethiopia through the health extension program. Trop Med Health. 2024;52(1):85. 2024.
Fiche mise à jour le 11 octobre 2026. Prochaine révision au plus tard le 11 octobre 2028.