Prééclampsie et éclampsie
Maladie propre à la grossesse : après 20 semaines, la tension monte (140/90 mmHg ou plus), souvent avec des protéines dans les urines ou une atteinte du foie, des reins, du sang ou du cerveau. Elle touche 3 à 8 % des femmes qui accouchent et les troubles hypertensifs de la grossesse causent environ 16 % des décès maternels dans le monde. Non reconnue, elle peut provoquer des convulsions (éclampsie) et mettre en danger la mère et l'enfant. Le suivi prénatal régulier, le sulfate de magnésium, le traitement de la tension et, au bon moment, l'accouchement permettent de réduire ces risques.
Autres noms : Pré-éclampsie, Toxémie gravidique, Hypertension gravidique avec protéinurie. En anglais : Pre-eclampsia, Eclampsia. CIM-10 : O14–O15. Système : Grossesse et accouchement.
Définition
La prééclampsie est un trouble de la pression artérielle qui apparaît en général après 20 semaines de grossesse. Selon l'OMS, elle se diagnostique devant une tension ≥ 140/90 mmHg avec des protéines dans les urines (protéinurie ≥ 0,3 g par 24 heures) [1].
La définition internationale actuelle (ISSHP), plus large, exige une tension ≥ 140/90 mmHg mesurée à au moins deux reprises à 4 heures d'intervalle chez une femme auparavant normotendue, avec au moins l'un des signes nouveaux suivants à partir de 20 semaines : protéinurie, atteinte d'un autre organe (reins, foie, système nerveux, sang) ou souffrance du placenta et du fœtus (retard de croissance, anomalie du Doppler ombilical, mort fœtale) [3].
L'éclampsie désigne la survenue de convulsions chez une femme atteinte de prééclampsie [1]. Le syndrome HELLP (hémolyse, enzymes du foie élevées, plaquettes basses) est une autre complication grave [1].
La prééclampsie précoce (accouchement avant 34 semaines) comporte beaucoup plus de risques pour la mère et l'enfant que la forme tardive [3].
Causes et mécanisme
Le mécanisme reste mal compris. La théorie actuelle décrit deux temps : une mauvaise implantation du placenta, avec transformation insuffisante des artères de l'utérus, puis une réaction de l'organisme maternel (atteinte de la paroi des vaisseaux, déséquilibre entre substances qui favorisent et freinent la croissance des vaisseaux) qui provoque les signes cliniques [3].
Facteurs de risque cités par l'OMS : première grossesse, grossesse multiple (jumeaux, triplés), obésité, maladie préexistante (hypertension, diabète, maladie du rein), antécédents familiaux de prééclampsie [1].
Autres facteurs décrits : âge maternel élevé, antécédent de prééclampsie, intervalle très court ou très long entre deux grossesses, procréation médicalement assistée, origine afro-caribéenne ou sud-asiatique, maladies auto-immunes (lupus, syndrome des antiphospholipides). Ces facteurs ne suffisent pas à eux seuls à prédire la maladie [3].
Transmission et facteurs de risque
La prééclampsie n'est pas une maladie infectieuse : elle résulte d'un trouble de la placentation et de la réaction de l'organisme de la mère. Elle ne se transmet pas d'une personne à une autre [3]. Les antécédents familiaux augmentent le risque [1].
Épidémiologie
Monde. La prééclampsie touche 3 à 8 % des femmes qui accouchent [1] (2 à 5 % des femmes enceintes selon la FIGO [3]). Les troubles hypertensifs de la grossesse sont responsables d'environ 16 % des décès maternels, soit près de 42 000 décès en 2023 [1]. Pour la période 2009-2020, l'analyse de l'OMS les classe en troisième cause de décès maternel (16 %, intervalle d'incertitude 14-19 %), après les hémorragies (27 %) et les causes indirectes (23 %) ; leur part est la plus élevée en Amérique latine et dans les Caraïbes [5].
La FIGO estime que la prééclampsie tue chaque année 76 000 femmes et 500 000 bébés, et que les femmes des pays à faibles ressources y sont plus exposées [3].
Afrique subsaharienne. Elle a concentré environ 70 % des décès maternels du monde en 2023 (182 000 décès) [2]. Une revue de 2026 la décrit comme une cause majeure de mortalité maternelle dans la région, freinée par des systèmes de santé fragmentés, des protocoles peu suivis, des pénuries de médicaments et d'équipements, une formation insuffisante des soignants, des soins demandés tardivement et un manque de données [6].
République démocratique du Congo (pays voisin). À Kinshasa, qui compte le plus grand nombre de femmes atteintes de prééclampsie du pays, une étude hospitalière de 2026 (197 femmes) retrouvait l'éclampsie chez 14,2 % des femmes atteintes de prééclampsie, première complication maternelle ; la mort fœtale in utero était la première complication fœtale [8]. Dans l'est du pays, sur 143 décès maternels hospitaliers (2013-2022), 8,4 % étaient dus à des troubles hypertensifs, loin derrière l'hémorragie du post-partum (55,2 %) ; 47,8 % des femmes décédées n'avaient pas fait quatre consultations prénatales [10].
Les données congolaises citées ici viennent de la République démocratique du Congo ; aucune étude de la République du Congo (Brazzaville) n'a été retenue parmi les sources vérifiées de cette fiche [8,10].
Signes cliniques
La prééclampsie peut ne donner aucun symptôme au début : la hausse de la tension est découverte à la consultation prénatale [1,4].
Signes possibles [1] :
- tension élevée de façon persistante et protéines dans les urines [1] ;
- maux de tête sévères [1] ;
- troubles de la vue : vision floue, points lumineux [1] ;
- douleur en haut du ventre [1] ;
- nausées ou vomissements après le premier trimestre [1] ;
- gonflement des mains et du visage [1].
Les troubles neurologiques (maux de tête sévères, taches devant les yeux persistantes, confusion, convulsions), la douleur sous les côtes à droite ou au creux de l'estomac et un taux anormal de plaquettes, de créatinine ou d'enzymes du foie sont des signes d'atteinte d'organe [3].
Signes de gravité
Une tension ≥ 160/110 mmHg est classée comme hypertension sévère de la grossesse et justifie un traitement urgent [4].
Éclampsie : convulsions ; le but de la prise en charge est de les prévenir en détectant et traitant la prééclampsie à temps [1,2].
Autres complications [1] :
- syndrome HELLP [1] ;
- atteinte des reins, du foie ou du cerveau [1] ;
- décollement placentaire, naissance prématurée, retard de croissance du fœtus [1,3] ;
- décès de la mère ou du fœtus [1].
Dans l'étude de Kinshasa (2018-2021, trois maternités), le risque de complication maternelle ou fœtale était multiplié par 5 en cas d'hypertension sévère, par 4 en cas d'obésité et par 2 en cas de saturation en oxygène < 90 % ; le traitement par sulfate de magnésium, seul ou associé à un antihypertenseur, réduisait ce risque d'un facteur 4 et 6 respectivement [7].
Une femme enceinte qui a des maux de tête sévères, des troubles de la vue, une douleur en haut du ventre ou des convulsions doit être conduite d'urgence dans une structure de santé [1,7].
Diagnostic
Diagnostic clinique
Mesure de la tension : les recommandations internationales conseillent un appareil automatique validé pour la grossesse et la prééclampsie ; la mesure à domicile peut aider à repérer l'« hypertension de la blouse blanche » [4].
Diagnostic : tension ≥ 140/90 mmHg après 20 semaines chez une femme auparavant normotendue, avec protéinurie ou atteinte d'organe (voir définition) [1,3]. Les recommandations reconnaissent une définition large de la prééclampsie, qui inclut l'atteinte d'organe et les symptômes (maux de tête, troubles visuels) ; elle peut aussi s'aggraver après l'accouchement [4].
Les recommandations divergent encore sur ce qu'est une prééclampsie « sévère » et sur certaines composantes de la définition (symptômes respiratoires ou digestifs, signes fœtaux) [4].
Dépistage au premier trimestre (FIGO) : combinaison des facteurs de risque maternels, de la tension artérielle moyenne et, si possible, de marqueurs sanguins (PlGF) et du Doppler des artères utérines ; une femme est dite à haut risque si le risque calculé est ≥ 1/100. Si ces mesures ne sont pas disponibles, on associe au minimum facteurs de risque et tension [3].
Examens biologiques
Protéinurie : bandelette urinaire pour le dépistage, puis confirmation par le rapport protéines/créatinine dans les urines ou le recueil des urines de 24 heures [4].
Bilan d'atteinte d'organe : créatinine (reins), transaminases (foie), plaquettes, recherche d'hémolyse ou de coagulation intravasculaire disséminée [3].
Les marqueurs urinaires nouveaux ne sont pas utilisables en pratique courante : à Kinshasa, le dosage urinaire du NGAL ne distinguait pas les formes modérées des formes sévères (aire sous la courbe 0,57) [8].
Imagerie
Le Doppler des artères utérines (indice de pulsatilité) fait partie du dépistage du premier trimestre [3].
Le Doppler de l'artère ombilicale anormal, un retard de croissance du fœtus ou une mort fœtale signent une souffrance utéroplacentaire [3].
Diagnostic différentiel
Hypertension chronique préexistante ou hypertension gestationnelle (sans atteinte d'organe), qui peuvent précéder une prééclampsie ou en être distinguées par l'absence de signes d'atteinte d'organe [3,4]. Voir aussi l'hypertension artérielle [1].
Une maladie du rein, un diabète ou une maladie auto-immune préexistants font partie des facteurs de risque de prééclampsie et sont à rechercher dans les antécédents [1,3].
Les convulsions d'une femme enceinte ou venant d'accoucher, et surtout si la tension est élevée, doivent faire évoquer une éclampsie et être traitées comme telle [1,2].
Évolution, complications et pronostic
Sans prise en charge, la prééclampsie peut évoluer vers l'éclampsie, le syndrome HELLP, le décollement placentaire, une atteinte des reins, du foie ou du cerveau, la naissance prématurée, le retard de croissance du fœtus, voire le décès de la mère ou de l'enfant [1].
La maladie peut s'aggraver après l'accouchement [4].
À long terme, les femmes qui ont eu une prééclampsie ont un risque accru de maladie cardiovasculaire, d'hypertension, d'accident vasculaire cérébral, d'atteinte du rein, de syndrome métabolique et de diabète ; l'espérance de vie des femmes ayant eu une prééclampsie préterme serait réduite en moyenne de 10 ans. Les enfants ont aussi un risque accru de diabète, de maladie coronarienne et d'hypertension à l'âge adulte [3]. Les recommandations insistent sur le changement de mode de vie et la prise en charge des facteurs de risque après la grossesse [4].
En cas de naissance prématurée, voir prématurité et asphyxie à la naissance [1].
Traitement
Le traitement se fait à l'hôpital ou dans une maternité équipée, avec une surveillance étroite de la mère et du fœtus. Son but est de prévenir les complications [1].
Sulfate de magnésium : traitement principal de la prééclampsie sévère pour prévenir les convulsions ; il réduit de plus de moitié le risque d'éclampsie. Son usage reste limité dans de nombreux pays à ressources limitées [1]. Il est recommandé pour traiter l'éclampsie et en prévenir la survenue chez les femmes ayant une prééclampsie « sévère » [4]. Voir la fiche sulfate de magnésium pour les modalités d'emploi [4].
Traitement de l'hypertension sévère : le plus souvent labétalol par voie intraveineuse, nifédipine par voie orale ou hydralazine par voie intraveineuse [4]. Pour l'hypertension non sévère, labétalol par voie orale, méthyldopa ou nifédipine ; les inhibiteurs du système rénine-angiotensine sont déconseillés pendant la grossesse [4].
Médicaments : labétalol, nifédipine, méthyldopa [4].
Corticoïdes avant la naissance en cas d'accouchement prématuré, mais pas pour le syndrome HELLP [4].
Accouchement : les recommandations prévoient l'accouchement à terme en cas de prééclampsie ; la date optimale en cas de prééclampsie préterme ou d'hypertension chronique ou gestationnelle n'est pas la même selon les recommandations [4]. Pour l'accouchement, l'usage de l'ergométrine est à éviter [4].
Dans les pays où le sulfate de magnésium est disponible, son accès est inégal : parmi 31 pays d'Afrique subsaharienne, d'Asie et d'Amérique latine, il était disponible dans les établissements publics de 58 % des pays et privés de 45 % (enquête de 2022) ; le rôle des sages-femmes pour poser le diagnostic de prééclampsie sévère et donner la dose de charge n'avait pas évolué depuis 2011 [11].
Parmi les recommandations de l'OMS figure le renforcement des systèmes de santé pour garantir aux femmes enceintes des soins rapides et efficaces [1].
Médicaments de la base cités dans cette fiche
- Sulfate de magnésium (Prévention et traitement des convulsions de l'éclampsie)
- Labétalol (Antihypertenseur de l'hypertension sévère ou non sévère de la grossesse)
- Nifédipine (Antihypertenseur (inhibiteur calcique) de l'hypertension de la grossesse)
- Méthyldopa (Antihypertenseur de l'hypertension non sévère de la grossesse)
- Acide acétylsalicylique (aspirine) (Prévention de la prééclampsie chez les femmes à haut risque)
Prévention
Consultations prénatales régulières, avec mesure de la tension, recherche de symptômes (maux de tête, troubles visuels), poids et activité adaptés, prise en charge d'une hypertension préexistante [1]. Dans l'est de la RDC, près de la moitié des femmes décédées n'avaient pas fait quatre consultations prénatales [10].
Aspirine à faible dose : l'OMS recommande de la débuter avant 20 semaines ou dès le début du suivi prénatal chez les femmes à haut risque [1] ; la FIGO la réserve aux femmes à haut risque après dépistage du premier trimestre, et non à toutes les femmes enceintes [3]. Fiche : acide acétylsalicylique [1]. Dans l'essai ASPIRIN (11 976 grossesses de primipares, dont en République démocratique du Congo), l'aspirine ne réduisait pas le taux global d'hypertension de la grossesse mais diminuait celle qui conduit à un accouchement avant 34 semaines (risque relatif 0,37) ou 37 semaines (0,66) [9].
Calcium : l'OMS recommande une supplémentation en calcium pendant la grossesse dans les régions où l'apport alimentaire est faible [1] ; la FIGO le mentionne pour les femmes à faible apport en calcium [3]. Son intérêt en association avec l'aspirine fait débat selon les recommandations [4].
Dépistage organisé au premier trimestre quand c'est possible (voir diagnostic clinique) [3].
Selon la revue de 2026, les pistes pour l'Afrique subsaharienne sont le renforcement des soins prénatals et du dépistage, l'éducation des femmes, le partage des tâches avec les agents de santé communautaires, la formation des soignants et des protocoles simplifiés [6].
Quand consulter en urgence
Pendant la grossesse, faites mesurer votre tension à chaque consultation prénatale et consultez en cas de maux de tête sévères, de troubles de la vue, de douleur en haut du ventre, de vomissements après le premier trimestre ou de gonflement du visage et des mains [1].
Consultez aussi après l'accouchement si ces signes apparaissent : la maladie peut s'aggraver après la naissance [1,4].
Si vous avez eu une prééclampsie, parlez-en à votre médecin lors des grossesses suivantes et pour le suivi de votre tension et de votre cœur [3,4].
Urgence : convulsions, maux de tête sévères avec troubles de la vue, douleur intense en haut du ventre ou tension ≥ 160/110 mmHg chez une femme enceinte ou venant d'accoucher. Aller immédiatement dans une maternité ou un hôpital [1,4].
Maladies associées
Sources et mise à jour
- OMS · Organisation mondiale de la Santé. Pre-eclampsia (aide-mémoire). 2025. Version du 10 décembre 2025.
- OMS · Organisation mondiale de la Santé. Maternal mortality (aide-mémoire). 2025. Version du 7 avril 2025.
- Référence professionnelle · Poon LC, Shennan A, Hyett JA, et al. The International Federation of Gynecology and Obstetrics (FIGO) initiative on pre-eclampsia: A pragmatic guide for first-trimester screening and prevention. Int J Gynaecol Obstet. 2019;145 Suppl 1:1-33. 2019.
- Revue à comité de lecture · Scott G, Gillon TE, Pels A, von Dadelszen P, Magee LA. Guidelines-similarities and dissimilarities: a systematic review of international clinical practice guidelines for pregnancy hypertension. Am J Obstet Gynecol. 2020;226(2S):S1222-S1236. 2020.
- Revue à comité de lecture · Cresswell JA, Alexander M, Chong MYC, et al. Global and regional causes of maternal deaths 2009-20: a WHO systematic analysis. Lancet Glob Health. 2025;13(4):e626-e634. 2025.
- Revue à comité de lecture · Nguru Musese C, Maroyi R, Ganywamulume B, et al. Challenges and Prospects in Managing Hypertensive Disorders of Pregnancy in Sub-Saharan Africa: A Narrative Review. Int J Womens Health. 2026;18:593155. 2026.
- Revue à comité de lecture · Tshibuela Beya D, Kimena Nyota P, Muwonga Masidi J, et al. Clinical maternal risk parameters for the occurrence of maternal and fetal complications during preeclampsia in Congolese women. Pregnancy Hypertens. 2024;38:101156. 2024. Étude menée à Kinshasa (RDC), 2018-2021.
- Revue à comité de lecture · Luabeya SM, Aspro MM, Irung OI, et al. Association between urinary neutrophil gelatinase-associated lipocalin and severe preeclampsia among pregnant women in Kinshasa: a multicenter-based cross-sectional study. BMC Pregnancy Childbirth. 2026;26(1). 2026.
- Revue à comité de lecture · Kavi A, Hoffman MK, Somannavar MS, et al. Aspirin delays the onset of hypertensive disorders of pregnancy among nulliparous pregnant women: A secondary analysis of the ASPIRIN trial. BJOG. 2023;130(Suppl 3):16-25. 2023.
- Revue à comité de lecture · Mwene-Batu P, Ndokabilya E, Lembebu JC, et al. Maternal mortality in Eastern Democratic Republic of Congo: a 10-year multi-zonal institutional death review. BMC Public Health. 2024;24(1):2280. 2024.
- Revue à comité de lecture · Sharma G, Noriega A, Somji A, et al. Prevention and management of postpartum hemorrhage and hypertensive disorders of pregnancy: results from a 31-country rapid assessment. BMC Pregnancy Childbirth. 2026. 2026.
Fiche mise à jour le 6 octobre 2026. Prochaine révision au plus tard le 6 octobre 2028.